vendredi 21 décembre 2012

Au Château Bellevue, dans le Gers



Nous sommes en février, il fait beau et doux, des vignerons apprêtent un peu partout les ceps qui produiront bientôt la bonne vigne pour le raisin d’armagnac. Sur les vallons ensoleillés, les façades blanches des maisons de maître ponctuent les chemins de Compostelle. Je suis en Gascogne, au pays de Charles de Batz, dit d’Artagnan, je suis au pays des bretteurs, et prêt à boire comme eux les bons vins de Madiran. A Cazaubon, petit village non loin de Barbotan où les thermes attirent et soignent depuis l’Antiquité romaine, je passe près des arènes assoupies et silencieuses pour rejoindre une vieille et belle demeure nobiliaire édifiée par quelque gentilhomme de la Restauration ou de la Monarchie de juillet – Maison familiale, me dit-on, d’un officier qui tint sans doute ici son rôle de notable et planta son parc de résineux vénérables. Un ancien émigré, peut-être, revenu sur le tard, fondant sa famille et se souvenant ici de batailles peut-être perdues. C’est ici plus Balzac que Dumas. La tranquillité, la sérénité après les longs voyages. Aujourd’hui, le Château Bellevue a perdu de sa rigueur militaire, puisque trois femmes – la mère et les deux filles – de la famille Consolaro président à sa destinée. Leur nom même, venu sans doute d’au-delà des Pyrénées, me les font apparaître comme des consolantes prêtes à faire oublier ici toutes les douleurs du monde : l’une des filles, Charlotte, par la douceur brune de son regard, et l’autre, Emilie, grâce aux plats merveilleux qu’elle prépare en cuisine.
            De quoi est-il ici question ? Du luxe, du calme et de la volupté rêvés par Charles Baudelaire. Je délaisse la piscine pour me promener dans le parc jauni et rosi du soleil couchant, écoutant les oiseaux du soir. J’ai posé ma valise dans la chambre au lit à baldaquin, arpenté des couloirs où la lumière est exactement celle de La Recherche – je me souviens ici, à l’instant même où j’entrevois des jaunes entremêlés aux bleus se refléter sur le mur et le plancher de bois, de cette phrase de Proust dans A l’ombre des jeunes filles en fleur : «La durée moyenne de la vie est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour ceux des souffrances du coeur.»
            Je descends vers la salle à manger, où m’accueille le sommelier, Thomas Brochard, qui accompagne avec sympathie, précision et discrétion mon dîner. La carte regorge de découvertes gourmandes, mais comme le poète Philippe Soupault affirmait que « Choisir, c’est vieillir », je me laisse guider à travers un menu « découverte » et m’aperçois que les talents d’Emilie sont grands. La fleur d’hibiscus jadis louée par Maurice Genevoix sert ici à agrémenter le délicieux foie gras de canard poché au Floc de Gascogne ; le filet de canette simplement roustillé – c’est ainsi que l’on dit ici depuis 1789 –, accompagné de pulpe de céleri et de radis glacés, arrosé par un vin des côtes de Gascogne (« Les Marcottes » du Domaine de Pellehaut), laisse entrevoir les portes d’un petit paradis ; enfin, le délicat financier aux pruneaux et jeune Armagnac rappelle que l’Agenais n’est pas si loin. Il est alors temps de savourer un Bas-Armagnac 1981 du Domaine de Couilleron, de Pierre Manuel. La félicité tient à toutes ces choses bonnes et simples, mais finement préparées, mariées en cuisine par une ingénieuse alchimie. Oui, la consolation est bien là aussi, qui nous fait oublier à cette table tous les malheurs du monde, le temps d’un instant qui ressemble à l’éternité.
            Après une nuit de gentilhomme provincial, je me réjouis des brioches, des croissants, des tartines à la marmelade et au miel, et – en bon limousin – je retourne ma tasse pour voir qu’elle vient de Limoges. Un détail qui n’en est pas un... Mais, déjà, il faut repartir sur les routes. Je reviendrai, c’est promis, peut-être pour achever ici cette année et m’y débarrasser de ses ennuis.

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